La Souricière

Objets perdus

Texte Libre

Bonjour à tous !

 

Je m'appelle Virginie (mon pseudo est Virgile). Je suis professeur de français en Belgique et je me prétends écrivain.

Ce blog voguera au fil de mes écrits et plongera au coeur de mes déboires d'enseignante. Parce que les deux font partie de ma vie et s'installent en maître au centre de mes pensées.

Mardi 26 septembre 2006

Une petite nouvelle, écrite pour Teefanny. Si quelqu'un a une idée pour un titre, je suis preneuse. Je ne sais absolument pas quoi mettre, ce qui fait que pour le moment, la nouvelle porte le titre peu accrocheur et lamentable de "Au fil de l'eau..."

 

Au fil de l’eau…

La pluie ruisselle sur la vitre de la salle de bain. Elle y laisse des traînées humides et pleure à l’intérieur. Un doigt cueille l’une des gouttes qui se suicide contre le châssis de la fenêtre. L’index et le pouce frottent cette eau du dehors installée au cœur de la maison.

- Que fais-tu, petite fille ? questionne l’ombre de la porte.

La main coupable se cache derrière le dos de l’enfant surprise. L’autre s’accroche un peu plus autour de sa poupée de chiffon. Elle se retourne et évalue ses chances.

- Pardon, murmure la fillette. Je ne voulais pas, nounou.

- Sors d’ici.

Les ténèbres mouvantes obligent la minuscule silhouette à quitter la pièce. Elle frissonne, lorsqu’elle s’approche du noir mais n’hésite pas à s’y engouffrer. On ne désobéit pas à la gardienne de ces lieux.

- Où étais-tu, Sabine ? se presse un autre enfant, dès qu’elle atterrit dans la chambre.

- Là-haut, chuchote-t-elle.

Le regard déférant de ses compagnons de chambrée la remplit de fierté. Ils sont rares, les intrépides à oser se mesurer au rez-de-chaussée.

- Tu as eu peur ? s’enhardit Danny.

Ses bras maigres se convulsent sur son ours en peluche à la peau usée.

- Non, ment Sabine sans ciller. Je serai bientôt une grande.

Un hoquet de stupeur la hisse encore plus haut au centre de sa propre importance. Les jeunes se reculent et tâtonnent, à la recherche de leur couverture. Danny trébuche et son jouet vieillot tombe dans un bruit mat. Le dernier son qui se répercute au fond des galeries. La salle se transforme en théâtre muet et les êtres qui y demeurent se serrent les uns contre les autres.

- Ne craignez rien, tente de les rassurer Sabine.

Mais sa gorge refuse de fonctionner et ses lèvres restent scellées. Elle ne cherchait pas à les effrayer, en leur avouant son escapade. Là-haut l’aurait-elle déjà corrompue ? Elle tremble à cette pensée et rejoint la douceur de son édredon. Non, elle n’est pas encore comme eux et ne retournera jamais près de la pluie.

Les pas silencieux de nounou fracassent leur angoisse. Quand elle s’installe ici, elle aspire toute la lumière des bougies et les enfants s’endorment, pour longtemps. Même Sabine ne résiste pas au sommeil qui engourdit ses sens. Avant de plonger, elle croise l’éclat terrifié du regard de Danny. Pourquoi ses paupières ne se ferment-elles pas ? Le loup qui dissimule le visage de nounou danse au milieu de sa pupille. 

***

- Danny n’est plus là, informe Jonathan, quand ils se réveillent. Nounou l’a emporté.

Ils tressaillent tous. Combien de temps avaient-ils dormi ? Sabine cache ses larmes dans les cheveux clairsemés de sa poupée Suzie. Elle s’en veut et se sent responsable.

- Comment tu sais ça ? l’interroge Elise.

Sa voix se perche haut dans les aigus. Elle s’inquiète.

- Il est trop petit pour sortir tout seul, répond Jonathan. Jamais il ne pourrait atteindre la porte.

Toutes les têtes s’immobilisent sur la bouche béante qui respire l’air froid du rez-de-chaussée. Sabine donne raison à Jonathan : le disparu n’a pas la taille suffisante pour accéder à la sortie.

- Il ne dormait pas, ajoute-t-elle. Comme Andréa, l’autre fois. Ses yeux restaient ouverts.

- On doit le sauver, s’enflamme Elise. Son nounours est toujours là.

Les autres aimeraient accéder à sa requête. Pourtant, ils n’ébauchent pas un geste. Ils se souviennent d’Andréa. La vue de l’ours en peluche les électrocute. Il repose au milieu du lit et attend. Un autre enfant s’aimantera bientôt à lui. Mais pas Danny. Elise ne peut pas comprendre : c’est elle qui remplace Andréa. Elle est la dernière arrivée.

- Il l’a fait tomber, explique Sabine.

Les enfants acquiescent et leurs doigts blanchissent, à force de tenir leur jouet. Danny avait échoué et nounou l’avait ramené dehors. Le frottement inquiétant d’une gondole accoste là-haut et des pieds menus débarquent sur la maison immergée.

par Virgile publié dans : Il était une fois...
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Mercredi 19 avril 2006


L’intrus

 

 

Le noir envahissait peu à peu la douceur qui régnait dans le salon. Les paupières du maître des lieux papillonnèrent paresseusement, avant de se fixer au point vacillant des phares de voitures, à l’extérieur.



La nuit étouffait déjà le crépuscule de ses lourds bras de velours.



L’hôte se dispensait de lumière et la pièce gagnait en intimité confortable. Un membre s’étira et se posa délicatement contre l’un des coussins du divan.



Un craquement ténu troubla ce tableau nonchalant et l’occupant déserta la somnolence de l’instant. Les oreilles aux aguets, il écoutait. Son souffle devenait inaudible et tout son corps se tendait dans l’attente.



Le bruit se répéta, plus fracassant.



L’inquiétante curiosité de  la silhouette allongée s’intensifia. Les yeux fébriles guettèrent l’invisible intrus. Chaque objet s’assombrissait et les meubles perdaient leur rassurante familiarité.



Un éclat dissipa brièvement l’ombre de la salle et cette subite étincelle galvanisa les sens de l’habitant. La lueur enfla, encore et encore. Toujours plus dantesque et frémissante que le moment précédent. Les moustaches se détournèrent et se faufilèrent de l’autre côté du fauteuil.



Une porte claqua et les pas de ce nouvel arrivant assourdirent les grésillements qui effrayaient tant la présence dissimulée. Un objet lourd s’affaissa lourdement dans le foyer et prit feu. Les flammes léchèrent son écorce, la noircissant, la craquelant.



- Ne reste pas là, commanda la personne qui alimentait l’âtre bruyant.



Le peureux se délogea de sa cachette et ses pattes félines amorcèrent un saut qui le propulsa sur le dossier de cuir. Un ronronnement sonore, soulagé, s’éleva.

par Virgile publié dans : Il était une fois...
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Samedi 11 mars 2006

Une minuscule nouvelle que j'ai écrite deux ans plus tôt :

 

Je suis à l’intérieur de l’église, juste devant le porche, et je serre les mains des personnes présentes, sans même me rendre compte des gestes effectués.

En face de moi, un cercueil de chêne clair m’attire et me révulse à la fois.

Au-dessus de ma tête, la solennelle musique de l’orgue retentit, macabre et merveilleuse en même temps.

C’est la mélodie que j’ai choisie, que j’ai voulue entendre à l’entrée du mort dans l’église. C’est celle qui lui va le mieux et qui dit tout sans rien dévoiler.

Un rapide coup d’œil à ma sœur me rassure. Elle ressent la même émotion palpable et terrifiante que moi.

L’atmosphère étouffe de milles douleurs à peine voilées.

J’écoute et j’essaie de me souvenir des paroles.

«  Dans la jungle, fragile jungle, ce soir le lion s’endort »

Je ne sais même plus si ce sont les mots exacts. En cet instant, je ne m’en préoccupe pas.

Seule cette tristesse accablante me titille, s’enfonçant dans mon cœur comme des millions d’aiguilles le feraient.

La danse des personnes continue. Certaines attendent en dehors de l’église, pour serrer ma main. Pour dire un mot à ma sœur, pour jeter un regard triste sur le cercueil où une belle fleur blanche repose.

- Des couleurs claires, ai-je dit, me souvenant brièvement de ce qu’il aimait par-dessus tout.

Je veux me réveiller de ce cauchemar mais je sais qu’il est réel. Il me suffit de croiser des yeux bleus remplis de larmes pour m’en convaincre.

La nuit, je rêve de ce qui a été et de ce qui n’est plus.

La mélodie reprend encore. Elle venait de s’arrêter, puisque achevée. Les gens sont toujours là, à essayer d’entrer, en une file indienne silencieuse. Il faut encore une ambiance musicale. Toujours la même. C’est celle que je voulais. Celle que j’ai exigée.

Quelqu’un me sert dans ses bras. Je ne sais pas qui c’est. Je ne le connais pas. Je ne le reconnais pas. Son visage m’est familier mais à travers le rideau de mes pleurs, je ne vois rien, si ce n’est le cercueil clair.

- Merci d’être venu.

Ma voix ressemble à celle d’un automate.

Je ravale mes larmes.

Je veux être digne.

Les sanglots déchirants ne sont pas dignes. Pas les miens. Et le reniflement que je viens de faire non plus.

« Dans la jungle, fragile jungle, ce soir le lion s’endort »

Je me concentre sur des paroles que je connais à moitié. Que j’ai un jour connues mais qui me font faux bond aujourd’hui.

Un lion...

C’est fort un lion. C’est invulnérable.

C’était tellement lui.

L’enseigne de son entreprise, sa devise de vie, sa façon d’être.

Le lion...

Un héros, peut-être.

« Mon héros »

Le souvenir me revient et je ne peux m’empêcher de sourire.

C’était à peine quinze jours avant. Une éternité...

Une anecdote stupide jamais racontée à personne parce qu’elle faisait partie intégrante de mon jardin secret, pendant plus d’un an. Seule ma sœur a su. Mais après...

J’aurais voulu la dire au monde entier cette petite histoire mais je la gardais en même temps, précieusement, comme le plus beau des joyaux.

Je voulais leur dire, à tous.

C’était mon souvenir le plus vivace. C’est mon souvenir le plus vivace. Celui qui me fait rire et pleurer en même temps.

Il n’était pas un héros.

Il ne l’avait jamais été ! Sauf quand j’étais petite fille et que je croyais aux contes.

J’ai envie de le crier, là, dans cette église !

Il n’était pas un héros !

Il n’était qu’un homme. Simple et vulnérable.

Pas un lion. Non, même pas un petit chat.

Sans défense devant une mort douce, au milieu d’un rêve.

« Dans la jungle, fragile jungle, ce soir le lion s’endort »

Pourtant, deux semaines auparavant, je mettais la main sur le cœur en soupirant, la voix remplie de trémolos : Mon héros !

Et il a souri. Et il m’a regardée en me traitant de clown.

Non, pas un héros...

Juste un père qui avait dit au voisin que ses phares étaient restés allumés.

« Dans la jungle, fragile jungle, ce soir le lion est mort »

par Virgile publié dans : Il était une fois...
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